Arrêtez l'obsession France 2030 — sur 121 aides scrappées, 73 viennent des régions
La semaine dernière, j'échangeais avec un fondateur deeptech lyonnais. TRL 5, prototype fonctionnel, premier POC signé. Sa stratégie financement ? « On attend la prochaine vague i-Démo. » Point. Rien d'autre sur la table.
Ce type résume à lui seul un biais massif dans l'écosystème : l'écrasante majorité des fondateurs ne jurent que par France 2030 et BPI. Le reste ? Angle mort total. Et pourtant, les chiffres racontent une histoire radicalement différente.
Le biais des fondateurs en un graphique
Depuis le lancement de notre veille automatisée mi-avril 2026, on scrappe quotidiennement cinq sources : BPI, France 2030, ADEME, les régions et Horizon Europe. Au 1er mai, on indexe 121 aides actives. Voici comment elles se répartissent — et c'est là que ça coince.
| Source | Nombre d'aides | Part du total | Perception fondateurs |
|---|---|---|---|
| Régions (toutes confondues) | 73 | 60,3 % | « Des petits trucs locaux » |
| ADEME (+ antennes) | 15 | 12,4 % | « C'est pour l'énergie, pas pour moi » |
| France 2030 | 5 | 4,1 % | « LE dispositif à décrocher » |
| BPI France | 4 | 3,3 % | « Mon premier réflexe » |
| Horizon Europe | 4 | 3,3 % | « Trop complexe, j'y touche pas » |
| Autres (ASP, DDFIP, fondations…) | 20 | 16,6 % | « Ça existe ? » |
Soixante pour cent. Les régions représentent soixante pour cent du vivier d'aides qu'on scrappe. Et dans les conversations Slack, les threads LinkedIn, les pitch decks de levée — personne ne les mentionne.
Auvergne-Rhône-Alpes : le mastodonte silencieux
Un chiffre m'a frappé quand j'ai consolidé la base en fin de mois. Auvergne-Rhône-Alpes concentre à elle seule 43 aides sur les 121 indexées. Trente-cinq pour cent du total national. Une seule région.
Pour mettre ça en perspective : c'est plus que BPI, France 2030, ADEME, Horizon Europe et toutes les fondations réunies. Combinées.
Derrière, Occitanie affiche 7 aides, Région Sud 6, Bourgogne-Franche-Comté et Pays de la Loire 4 chacune. Île-de-France ? Deux. Oui, deux. La région qui concentre la moitié des startups deeptech françaises propose moitié moins d'aides scrappables que la Bourgogne.
Là, il faut nuancer. Notre scraping capture ce qui est publiquement accessible via les portails régionaux et les-aides.fr. L'Île-de-France a probablement des dispositifs non indexés, des guichets informels, des conventions directes avec BPI local. Mais cette opacité est un problème en soi. Si un fondateur ne trouve pas l'aide en 10 minutes de recherche, elle n'existe pas pour lui.
Le mirage des gros tickets
L'argument classique : « Oui mais les régions, c'est des petits montants. France 2030 monte à 50 millions avec 1ères Usines. »
Vrai. Et alors ?
L'obsession du gros ticket est une maladie française. On valorise le montant unitaire, pas le montant réellement encaissé. Un fondateur qui décroche 30K€ régional en mars, 50K€ ADEME en juin et 80K€ via un second guichet régional en septembre a encaissé 160K€ non dilutifs en neuf mois. Celui qui attend la vague i-Démo de septembre a encaissé zéro pendant la même période. Et s'il est refusé — ce qui arrive à 80-85 % des candidats — il a perdu un an.
Voici les plafonds des six dispositifs majeurs qu'on suit :
- 1ères Usines (France 2030) : jusqu'à 50 M€ — mais TRL 7-9 minimum, deadline novembre 2026
- EIC Accelerator (Horizon Europe) : jusqu'à 17,5 M€ en subvention + equity — deadline 5 juin 2026
- Prêt Innovation (BPI) : jusqu'à 5 M€ — flux continu, TRL 6+
- i-Démo (France 2030) : jusqu'à 5 M€ — prochaine vague septembre 2026
- ADI (BPI) : jusqu'à 3 M€ — flux continu
- Fonds Économie Circulaire (ADEME) : jusqu'à 3 M€
Impressionnant sur le papier. Sauf que la réalité de sélection est brutale. Le taux d'acceptation i-Démo tourne historiquement autour de 15-20 %. L'EIC Accelerator ? Moins de 5 % en Full Application. Ces dispositifs sont des loteries à haute mise.
Pendant ce temps, les subventions régionales entre 10 000 et 200 000 € passent largement sous le radar. Moins sexy à annoncer dans un communiqué. Mais cumulables. Et avec des taux d'acceptation incomparablement plus élevés parce que le vivier de candidats est microscopique — la plupart des startups ne savent même pas qu'elles existent.
41 deadlines, dont 13 avant l'été : le vrai calendrier
Sur nos 121 aides, 41 ont une deadline identifiable. C'est un tiers. Les 80 restantes fonctionnent en flux continu ou en guichet ouvert sans date butoir — ce qui signifie qu'elles sont candidatables maintenant. Pas dans six mois quand la prochaine vague s'ouvrira. Maintenant.
Les urgences immédiates à retenir pour mai-juin 2026 :
L'AAP ADEME « Biomasse Chaleur pour l'Industrie du Bois » fermait au 1er mai. Si vous lisez cet article le jour de sa publication, c'est trop tard. Typique du problème : personne ne veille, les deadlines passent dans le silence.
Le 5 juin, double échéance critique : l'EIC Accelerator (jusqu'à 17,5 M€) et un appel régional Auvergne-Rhône-Alpes pour le court-métrage. Deux univers, une même date. Le 12 juin, l'ADEME a son AAP réemploi/reconditionnement en AURA. Le 15 juin, deux autres AAP ADEME tombent.
Mon point : si vous n'avez pas de système de veille, vous perdez des opportunités toutes les semaines. Pas tous les trimestres. Toutes les semaines.
Petite digression qui en dit long : parmi les 20 aides qu'on classe dans la catégorie « Autres », on trouve 5 bourses de la Fondation Jean-Luc Lagardère (deadline 14 juin) et des dispositifs ASP ou DDFIP liés à la crise énergétique. Pas du deeptech pur. Mais quand une startup cleantech consomme beaucoup d'énergie pour ses procédés industriels, une aide « crise énergie » peut libérer du cash opérationnel qui finance indirectement la R&D. Le financement, c'est aussi du judo : utiliser des forces qui ne vous étaient pas destinées.
Le scandale silencieux du portail BPI
Je vais le dire franchement parce que personne ne semble vouloir le faire : le portail BPI renvoie des erreurs 403/CloudFront depuis des semaines sur notre scraper. C'est confirmé dans nos logs du 1er mai.
Est-ce que ça empêche un fondateur d'aller sur bpifrance.fr manuellement et de naviguer ? Non. Mais ça signifie que tout outil de veille automatisé — le nôtre, ceux des cabinets de conseil, les agrégateurs — perd la visibilité BPI. Et par ricochet, les fondateurs qui s'appuient sur ces outils perdent aussi cette visibilité.
Pour un organisme dont la mission est de « rendre le financement accessible », bloquer l'accès programmatique à son catalogue d'offres est, au mieux, un oubli technique. Au pire, un choix délibéré qui contredit leur propre raison d'être.
On scrappe donc BPI via le catalogue statique qu'on a indexé initialement. Quatre aides principales (Bourse French Tech, French Tech Seed, ADI, Prêt Innovation). C'est le minimum. On sait qu'il en manque — les appels i-Nov, les AAP sectoriels, les dispositifs régionaux BPI. Tant que CloudFront bloque, notre couverture BPI reste partielle.
Pourquoi les régions sont sous-exploitées (et pourquoi ça ne changera pas vite)
Trois raisons, pas forcément celles qu'on imagine.
Le branding. France 2030, c'est Macron à la tribune, un logo qui claque, des communiqués Élysée. Les régions ? Des portails .fr datés, du PDF en Garamond, des formulaires Cerfa. Le fondateur deeptech moyen est un ingénieur de 35 ans qui fait ses recherches sur Google. Il tape « subvention deeptech ». Il tombe sur BPI. Fin de l'histoire.
La fragmentation. 13 régions métropolitaines, chacune avec son écosystème, ses critères, ses calendriers. C'est ingérable sans outillage. Et les portails régionaux sont — soyons diplomates — d'une ergonomie variable. Le portail AURA est correct. Celui de Grand Est, j'ai dû fouiller 20 minutes pour trouver un seul dispositif indexable. C'est structurel : les régions n'ont pas les équipes tech de BPI.
Le syndrome du « c'est pas assez gros ». Un fondateur qui prépare un board avec ses investisseurs va mettre « candidature i-Démo en cours, ticket potentiel 3M€ » dans ses slides. Il ne va pas écrire « on a candidaté à l'aide régionale AURA pour 30K€ ». C'est un problème d'ego autant que de stratégie. Et c'est absurde : 30K€ non dilutifs en pre-seed, c'est trois mois de runway. Ça peut faire la différence entre un prototype qui aboutit et un pivot forcé.
Ce que je recommande (et ce que je ne recommande pas)
Je ne vais pas vous dire d'ignorer France 2030. Ce serait aussi idiot que de n'y penser qu'à ça. i-Démo reste un excellent dispositif pour les TRL 5-8 avec un ticket moyen significatif. La prochaine vague s'ouvre en septembre 2026. Préparez-la.
Mais en parallèle, faites le travail régional. Concrètement :
Identifiez votre région de siège social et scrappez son portail d'aides. Si vous êtes en AURA, vous avez 43 dispositifs à passer en revue. Même si la moitié ne vous concerne pas, il en reste 20 qui méritent 30 minutes de lecture chacun.
Ensuite, regardez l'ADEME. 15 aides dans notre base, dont plusieurs avec des deadlines en juin. L'ADEME finance bien au-delà de l'énergie pure — réemploi, économie circulaire, mobilité, industrie du bois. Si votre deeptech a un angle environnemental, même secondaire, il y a probablement un guichet ADEME pour vous.
L'EIC Accelerator reste un monstre : jusqu'à 17,5 M€ en subvention + equity. Mais le taux de sélection est féroce. Candidatez uniquement si vous avez un TRL 6+ et une ambition pan-européenne crédible. La deadline du 5 juin approche.
Et arrêtez de considérer les subventions régionales comme des prix de consolation. Cumulez-en trois ou quatre, et vous atteignez les montants d'un ADI sans la concurrence nationale.
Le vrai problème : la veille
J'en reviens au fondateur lyonnais du début. Son problème n'est pas un manque de financement disponible. C'est un manque de visibilité sur ce financement. Il est assis sur un bassin de 43 aides régionales — il vit en Auvergne-Rhône-Alpes — et il n'en connaît aucune.
Notre base de 121 aides est loin d'être exhaustive. On scrappe cinq sources. Il en existe des dizaines d'autres : CCI, pôles de compétitivité, métropoles, intercommunalités, fondations privées. Le chiffre réel d'aides accessibles à une startup deeptech française en mai 2026 est probablement plus proche de 300 ou 400.
Et je sais ce que certains pensent : « Si les régions avaient de vraies aides, les cabinets de conseil les vendraient déjà. » Justement. Beaucoup de cabinets se concentrent sur i-Démo et l'EIC parce que le ticket unitaire justifie un success fee de 5-8 %. Sur une aide régionale de 30K€, le fee ne couvre même pas le temps passé sur le dossier. L'écosystème du conseil a un conflit d'intérêt structurel : il pousse les fondateurs vers les gros tickets parce que c'est comme ça qu'il se rémunère. Pas parce que c'est la meilleure stratégie pour le fondateur.
Le problème n'est pas l'argent public. L'argent est là. Le problème, c'est que personne ne fait le travail de le trouver, de le cartographier, de le mettre en face des bons profils au bon moment.
C'est exactement pour ça qu'on a construit notre outil de matching gratuit : vous répondez à quelques questions sur votre startup, et on vous renvoie les aides pertinentes parmi les 121 qu'on indexe. Pas de miracle, pas d'IA magique — juste un filtre sur les critères durs (TRL, secteur, région, type de financement). Mais c'est déjà mieux que de tout miser sur une candidature i-Démo en croisant les doigts.
Données issues de notre veille automatisée au 1er mai 2026. 121 aides indexées via BPI, France 2030, ADEME, portails régionaux et Horizon Europe. Si vous repérez une aide manquante, signalez-la — on l'intègre en 24h.
Voir aussi : notre comparatif i-Démo vs EIC Accelerator vs ADI pour creuser les trois poids lourds, et la radiographie chiffrée des 8 aides deeptech majeures pour les montants détaillés.